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Les livres de Monsieur Maulin - Ce qui ne fut pas de Boris Savinkov
Published on December 27, 2023
Le 22 janvier 1905, la troupe tire sur une manifestation pacifiste réunissant des ouvriers à Saint-Pétersbourg, tuant des centaines de personnes. Le « dimanche rouge » déclenche une série de grèves, de manifestations, d’émeutes et d’attentats dans tout l’empire russe : c’est la révolution « ratée » de 1905. Six mois auparavant, l’organisation de combat du parti socialiste-révolutionnaire avait assassiné le ministre de l’Intérieur. Quelques jours après le dimanche rouge, elle assassinera le gouverneur de Moscou, le grand-duc Serge, oncle du Tsar Nicolas II. L’organisateur des deux attentats : l’écrivain Boris Savinkov dont les éditions Prairial ont réédité en 2017 Ce qui ne fut pas, l’un des plus grands romans russes du XXe siècle. La vie de Savinkov est elle-même un roman. Né en 1879 à Kharkov d’une mère ukrainienne et d’un père de la petite noblesse russe, le jeune homme est exclu de l’université de Saint-Pétersbourg en 1899, fuit la Russie trois ans plus tard et se réfugie à Genève. C’est de là qu’il adhère au parti socialiste-révolutionnaire et organise les attentats. Un an plus tard, de retour en Russie, il est arrêté et condamné à mort mais son parti organise son évasion et Savinkov passe en France. Là, toujours habillé élégamment, coiffé d’un éternel melon noir, le regard dur et méprisant, il fréquente durant quelques années la bohème artistique et littéraire de Montparnasse, passe ses soirées, entouré de belles filles, à boire à la Rotonde, un lieu qu’il considère pourtant comme « un tas de fumier ». En 1908, il écrit Le Cheval blême, un roman qui se présente comme le « journal d’un terroriste » et s’inspire de l’attentat contre le grand-duc Serge. Plus qu’une confession, c’est la mise en scène romanesque d’une question qui ne cessera de hanter l’écrivain : le terrorisme peut-il avoir une justification morale ? Cette même question traverse Ce qui ne fut pas, écrit quelques années plus tard et publié en feuilleton en 1912-1913 dans une revue socialiste. La toile de fond du roman est toujours la révolution de 1905 et son échec final, mais le roman est encore plus désenchanté, et les doutes du terroriste encore plus profonds. On y suit trois frères qui s’engageront l’un après l’autre dans l’organisation de combat du parti, commettront des attentats à la bombe, assassineront des fonctionnaires et participeront aux combats sur les barricades de Moscou avant de mourir un à un. Savinkov fait de la révolution de 1905 une chanson de geste. S’ils doutent, s’ils ont peur, s’ils reculent parfois, les personnages de son roman n’en sont pas moins grandioses, eux qui demandent au Christ de leur donner le courage de mourir et de tuer. « Mon Dieu, donne-moi le bonheur d’être une étincelle dans l’incendie pour servir au salut de la Russie », psalmodie Alexandre Bolotov avant de courir sous les balles. Ceux que Savinkov n’épargne pas en revanche, ce sont les membres du Comité, les intellectuels, les planqués, ces révolutionnaires en chambre qui discutent pendant des heures des statuts du parti ou de la stratégie à adopter en s’imaginant « diriger » la révolution. Pour Savinkov, la révolution ne se dirige pas et seule l’action des masses est susceptible de renverser le pouvoir. Si la révolution a échoué en 1905, c’est parce que le peuple ne la voulait pas. Cette vision tolstoïenne de l’histoire sera bien entendu démentie lorsque « l’avant-garde du prolétariat » réussira à prendre le pouvoir. Quand éclate la révolution de février 1917, Savinkov rentre en Russie où Kerenski le nomme commissaire politique de la 7e Armée avant d’en faire son adjoint au ministère de la Guerre. Mais lorsque les bolchéviks prennent le pouvoir en octobre, l’ancien révolutionnaire passe à l’opposition armée et rejoint les armées blanches du Don. L’écrivain racontera cet épisode dans Le Cheval noir, un des récits les plus saisissants sur la guerre civile, au titre lui aussi tiré de l’Apocalypse. En 1921, il revient à Paris et cherche des appuis politiques auprès de Mussolini, retrouvant dans le fascisme des éléments de son populisme russe. Il rencontre également Churchill qui louera après sa mort « la sagesse d’un homme d’Etat, le talent d’un général d’armée, le courage d’un héros, l’endurance d’un martyr ». En mai 1922, le Guépéou, la police politique soviétique, monte une opération pour le « retourner ». Des émissaires lui font croire qu’une organisation clandestine le réclame pour chef. Il franchit la frontière le 15 août 1924, est arrêté le lendemain à Minsk. Condamné à mort, sa peine est immédiatement commuée à dix ans de réclusion contre sa « capitulation » publiée dans la Pravda le 13 octobre 1924. Sept mois plus tard, le 7 mai 1925, Savinkov se jette par la fenêtre dans la cour de sa prison. Laissons les derniers mots à Malraux : « J’ai souvent pensé à ce corps écrasé au pied du haut mur de briques : le cadavre du romantisme révolutionnaire ».
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