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Les Livres de Monsieur Maulin - Baldamus ou le diable aux trousses, de Oskar Wöhrle
Diffusé le December 20, 2023
Si elle est aujourd’hui décriée, l’éducation sévère de naguère, que taloches et fessées, n’effrayait pas n’avait pas que des défauts. Mais elle pouvait aussi braquer les fortes têtes et en faire des révoltés. C’est le cas d’Oskar Wöhrle, un écrivain alsacien de langue allemande que La Nuée Bleue, une maison d’édition alsacienne, elle aussi, a eu la bonne idée de rééditer il y a quelques années. Aîné de cinq enfants, las des coups reçus de son père et de ses professeurs, l’adolescent quitte le foyer familial de Saint-Louis, à la frontière suisse, et le destin d’instituteur qui lui était réservé, pour devenir vagabond. Il traverse la France et l’Italie, s’engage dans la Légion étrangère pour ne pas crever de faim, combat en Algérie avant de déserter et de rentrer chez lui, tel l’enfant prodigue. C’est cette aventure qu’il raconte dans Baldamus ou le diable aux trousses, son premier roman autobiographique publié en 1913. Le livre rencontra un énorme succès en Allemagne, avant de sombrer dans l’oubli après la seconde guerre mondiale, et d’être timidement réédité en 1992 à Karlsruhe. Le XXe siècle a vu se multiplier en littérature les personnages d’égarés, les déracinés ballotés par les événements. En la matière, Wöhrle fait figure de précurseur, avant le Knut Hamsun de Vagabonds (1927), avant B. Traven et son Vaisseau des morts (1926), avant Jack Kerouac bien sûr, le « clochard céleste » trouvant sur la route, quatre décennies plus tard, l’accomplissement de soi. Et que dire du cousinage entre Baldamus, le narrateur de Wöhrle, et Bardamu, celui de Voyage au bout de la nuit de Céline ? Il est pour le moins troublant, d’autant que Wöhrle possède lui aussi une langue truculente, faite d’oralité, d’argot et de parlers populaires. Mais si Céline puisait dans le langage faubourien, Wöhrle, lui, fait son marché dans le dialecte alsacien du Sundgau, cette langue de paysan concrète et imagée, parfois grossière, toujours vivante et drôle. Avec ses cheveux longs et son violon dont il joue en cheminant sur les routes, Baldamus, a tout du wanderer allemand de l’époque romantique, celui qui dort à la belle étoile sur une meule de foin et compose des poèmes au petit matin. Mais chez Wöhrle, le réalisme a remplacé le romantisme et plutôt que de contempler les étoiles, son antihéros se débat avec les poux et les puces attrapés dans les refuges pour clochards, lutte contre le froid, la pluie et la faim, sans compter les vols dont il est victime de la part des autres trimardeurs et le matraquage des gendarmes. L’idéalisme allemand en prend un coup ! Mais ce qui fâche le plus Baldamus, ce n’est pas d’être rossé par les autochtones lorsqu’il essaie de voler une pomme, cela il le comprend, c’est la bureaucratie naissante, « le royaume de la paperasserie » et l’exigence qui lui est faite, sans cesse, de présenter ses papiers. Une contrainte qui ne choque plus personne aujourd’hui mais qui à l’époque était encore capable d’insupporter un aristocrate de la cloche, ce digne héritier de la liberté médiévale. Du sud de l’Alsace à Naples en passant par Paris, Marseille, Nice, Gênes et Rome, le périple de Baldamus se fait à pied en compagnie de chemineaux de passage, ces « frères du soleil » qui sont des professionnels du vagabondage possédant un savoir-faire, des règles et une morale. Cela nous vaut une savoureuse galerie de portraits qui font peu à peu surgir un monde mystérieux dont l’histoire et la littérature ont très peu parlé pour la simple raison qu’il n’a laissé aucune trace. Ces trimards errent dans une Europe sous tension qui se prépare à l’affrontement. Baldamus est fasciné par la ville Lumière mais il est étonné par l’ambiance électrique qui y règne. Les Français veulent leur revanche avec son pays, ça ne fait aucun doute ! Lorsqu’avec son comparse du moment, il commet l’erreur de parler allemand sur les grands boulevards, la foule se fait aussitôt menaçante… Plus tôt, sur la route, un soldat français, apprenant que le vagabond est alsacien, le considère amicalement comme un compatriote et l’on réalise alors que le malaise du rattachement de l’Alsace à la France quelques années plus tard se trouve en germe dans ce roman. Car Baldamus, et Wöhrle avec lui, sont Allemands de langue et de culture. Complètement Allemands ! Lorsque les Français découvriront le pot-aux-roses en 1918, quand ils réaliseront qu’en dehors de la grande bourgeoisie, personne ne parle le français en Alsace, quand ils comprendront que les Alsaciens entendent conserver leur spécificité, le sentiment anti-boche se tournera parfois contre les indigènes qu’ils tenteront de franciser brutalement… Mais ceci est une autre histoire !
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